LES TEMPORALITÉS
PRÉFACE
Yvan, auteur de ce livre a donc des liens avec ces deux per-
sonnes même si son histoire est bien singulière, elle est encore
plus compliquée, plus longue car elle nous ramène à la Grande Histoire, celle que nous ne connaissons plus parce qu’elle est trop éloignée de nous, ou bien parce qu’elle est complexe. Si
son prénom est légende son nom est Histoire, celle de l’histoire de l’humanité, celle des religions du Livre.
Il s’appelle Tetelbom qui vient de Teitelbaum, (son nom
d’origine, hélas modifié par les officiers de l’état civil en exer-
cice au XIXème siècle), un nom juif askhénaz ((ashkénaze ??)), qui signifie "l’homme à la datte"
.
Yvan est donc un homme, un poète enraciné dans l’Histoire, dans son histoire, familiale, embourbée dans le conflit algéro-français ; elle est tellement importante qu’il ne sait plus par quel bout la prendre. Tel un enfant avec un puzzle, colle des morceaux, les ajuste, pour les recomposer et trouver unsens, une issue… Il perd son lecteur dans sa quête, car il y a
un trop plein d’histoires… C’est lourd pour ses frêles épaules… mais ce n’est pas fini. Yvan, venu tout droit (C’est ce qu’on dit en tout cas) d’Europe Centrale,
il est donc Tetelbom (Teitelbaum), en plus kabyle, algérien, puis français et,
maintenant ? Que lui reste-il de cet héritage ? de ces fils entre-
mêlés de ses différentes « lignages » ?
Ce qu’il recherche avant tout, c’est l’avant dernière, ou la dernière version de son histoire personnelle et collective. Elle n’est pas éloignée dans le temps, c’est peut-aussi ((peut-être aussi ??)) pour cela que la blessure est encore vive. On se perd dans l’océan de ses identités multiples, de ses histoires complexes, douloureuses. À l’homme « moderne » (si la moder-
nité signifie encore quelque chose), une identité suffit. Pourquoi s’encombrer de cette filiation surchargée, pleine de maux, de blessures ?
Mais Yvan ne veut pas oublier, il s’accroche à son histoire,à ses ancêtres kabyles. C’est après tout là, à Azeffoun (Port Gueydon) que la barque, à l’instar de Noé a peut-être jeté l’ancre… Elle y a déposé un Teteilbaum (Teteibaum 1er) avec un plant d’olivier et un autre de figuier.
Le patriarche Teteilbaum a fait des enfants, puis des petits enfants, il a construit une vie, fondé une filiation. De père en fils jusqu’à Yvan. Yvan est né là avec ses « frères », il a joué, il a attrapé des étoiles et la lune à pleine main sur les collines d’Azeffoun (Port Gueydon), il a nagé dans la Mer Méditerranée. Mais, il savait qu’il était arrivé une bonne fois pour toutes, il a trouvé sa place, son pays, sa culture, il ne voulait plus partir. Un jour, Teitelbaum 1er, le patriarche, lui murmura : il ne faut pas traverser la mer : 7ailleurs, il fait froid, le ciel gris et les nuages, bas… Partir, c’est mourir !
Yvan savait tout cela d’intuition, il est accroché telle une moule à son rocher, car cette terre est la sienne, ces hommes, ses frères…. Il a rêvé avec eux, chanté, dansé avec les musiques de la langue… Yvan est poète, il a perdu la langue mais a conservé les mélodies. Il a perdu l’Algérie et la Kabylie mais il les a enserrées pour l’éternité au fond de son cœur et au
creux de sa mémoire. Il écrit des livres, il les remplit à craquer d’histoires, de légendes, de héros ; car il veut remplir un vide, celle de la perte, il trace et retrace les repères, dans l’espoir de retrouver le chemin du retour ; il clame son identité kabyle, il veut qu’on l’entende, qu’on le reconnaisse. Il est le frère de Djaout, de Mammeri, Féraoun, Pellégri, Jean Sénac et tous
ceux (et celles) qui, comme lui, aiment cette terre amoureusement, sensuellement, qui sont morts pour elle. Sans elle, la vie n’a pas de saveur. Incompris des hommes d’ici-bas, Yvan, finit par s’adresser aux esprits de l’au-delà… Peut-être comprendront-ils sa quête… son histoire, celle d’un homme sincère qui recherche sa terre !
Tassadit Yacine

Tassadit Yacine-Titouh, née le 14 novembre 1949, à Metchik est une anthropologue algérienne spécialiste du monde Berbère. Directeure d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS) et membre du laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France. Elle dirige également la revue d’études berbères Awal (« la parole »), fondée en 1985 à Paris avec l’anthropologue algérien Mouloud
Mammeri et le soutien du sociologue Pierre Bourdieu. On lui doit de nombreux ouvrages sur le monde berbère


Un roman à l’écriture dense, sauvage, orgasmique, parsemée d’incises géographiques, historiques et spirituelles.
éditions Libre2lire
LES TEMPORALITÉS
La mémoire mélange les temporalités, brouille l’ordonnancement chronologique des événements. Leur connexion instantanée écrase les distances.
Nous raisonnons par émotions, par croyances, sous le joug de nos perceptions sensées ou erronées. Comment rester lucide dans ces zones errantes, où le temps n’existe pas, à évoluer dans des lieux inattendus, des époques datées, futuristes ou imaginaires ?
Un récit qui interroge l’actualité politique, sociétale, culturelle de notre époque. Les personnages sont ubuesques, shakespeariens, désincarnés. Tous sont habités par la poésie et portés par un vent sec qui pousse l’horizon et produit des étés chauds, des hivers doux ou pluvieux, lesquels remontent depuis des millénaires vers la Kabylie, à partir d’Alger, pour atteindre les cimes du Djurdjura.